Réforme de la formation professionnelle initiale dans le secteur technique et industriel
Futuremem : une réforme idéale à l’épreuve du réel
La réforme FUTUREMEM est un projet colossal qui prévoit d’harmoniser huit métiers, de donner plus d’importance aux compétences opérationnelles dans l’apprentissage et de mieux coordonner les trois lieux de formation. Si l’idée est belle sur le papier, la tâche s’est révélée être extrêmement ardue à l’heure de sa mise en pratique. La troisième soirée de réflexion thématique sur la formation professionnelle organisée par la Haute école pédagogique de Zurich et la Table ronde Écoles professionnelles a été l’occasion de démontrer que le chemin à parcourir pour trouver un terrain d’entente à partir d’une ambition unanime et pour transformer des idées écrites en pratique quotidienne était semé d’embûches.
En août 2026, le projet de réforme FUTUREMEM est devenu réalité pour les personnes inscrites en première année d’apprentissage. Un calendrier parfait, puisque la troisième soirée de réflexion thématique « Des réformes concrètes » organisée par la Haute école pédagogique de Zurich et la Table ronde Écoles professionnelles, qui s’est tenue le 15 septembre, portait sur la réforme FUTUREMEM.
Quatre spécialistes y ont montré ce qu’il restait de cette réforme d’envergure une fois confrontée aux différentes logiques des partenaires de la formation professionnelle et des lieux de formation : Giancarlo Favi représentait Swissmem, Karin Rüfenacht la Conférence suisse des offices de la formation professionnelle (CSFP), Roland Vogel l’école de formation professionnelle de Winterthour (BBW), et Jürg Eugster le Centre de formation de Winterthour (AZW).
Sept ans de travail pour un objectif commun
Giancarlo Favi, responsable du développement des métiers chez Swissmem, a d’abord invité le public à un petit voyage dans le temps pour comprendre la genèse du projet : tout a commencé il y a sept ans lors d’une journée « Futur en tous genres », où des représentants et représentantes des partenaires de la formation professionnelle, des lieux de formation et du monde pédagogique ont réuni leurs idées pour imaginer le futur des formations aux métiers MEM. Leurs échanges ont débouché sur une ambition partagée : établir, pour les huit métiers concernés, des prescriptions sur les formations flexibles et tournées vers l’avenir. Les années qui ont suivi ont toutefois montré que le chemin pour y parvenir ne serait pas simple.
Le projet de réforme FUTUREMEM ne se résume pas à la révision d’un plan de formation : il concerne l’ensemble des huit métiers MEM, à savoir constructeur/constructrice d’appareils industriels CFC, automaticien/automaticienne CFC, monteur-automaticien/monteuse-automaticienne CFC, électronicien/électronicienne CFC, dessinateur-constructeur industriel/dessinatrice-constructrice industrielle CFC, polymécanicien/polymécanicienne CFC, praticien/praticienne en mécanique CFC et mécanicien/mécanicienne de production AFP. FUTUREMEM prévoit d’harmoniser ces métiers et de mettre davantage l’accent sur les compétences dites opérationnelles. La réforme se traduit aussi par quelques changements dans les prescriptions sur les formations, le système de notation, les procédures de qualification ainsi que la coopération entre les différents lieux de formation. La structure des associations se voit également transformée. De nombreux groupes de travail réunissant des personnes issues de la pratique ont participé au projet de réforme et ont dû être coordonnés alors même que les ambitions institutionnelles ou personnelles n’étaient pas toujours les mêmes. Comme l’a remarqué Giancarlo Favi avec lucidité dans son exposé, « tout le monde veut imposer sa solution ».
Mais dans un contexte de cette envergure, rechercher un consensus ne signifie pas que tout le monde doit forcément vouloir la même chose : ce qu’il faut, c’est trouver un terrain d’entente bénéficiant du soutien de tous les acteurs. Le nombre de personnes ayant participé au projet donne à voir l’étendue de la tâche : près de 150 professeurs, 80 personnes représentant les cours interentreprises et 50 entreprises – pour ne citer que ces acteurs – ont pris part à la phase de développement du projet.
Ce travail a débouché sur la création d’un système qui devrait venir renforcer l’imbrication des trois lieux de formation. Les missions dorénavant confiées aux entreprises, aux écoles professionnelles et aux cours interentreprises (CIE) ne seront certes pas les mêmes, mais elles seront toutes reliées entre elles. Les champs d’apprentissage forment à cet égard une brique fondamentale. L’objectif est qu’au lieu d’organiser les formations chacun dans leur coin, les trois lieux de formation coopèrent autour d’un projet commun dont bénéficiera le développement des compétences des personnes formées. Il s’agit là précisément de l’un des enjeux majeurs de la réforme, car la coopération ne naît pas d’ordonnances : il faut l’organiser, la comprendre et la vivre au quotidien.
Les vingt-six cantons attelés à la mise en œuvre
La parole a ensuite été donnée à Karin Rüfenacht, de la Conférence suisse des offices de la formation professionnelle (CSFP), qui a présenté le point de vue des cantons. Les premiers slides de sa présentation ont rappelé que les réformes du système de formation professionnelle suisse étaient souvent obscures pour bien des gens : CDIP, CSFP, CDP, CSDP&Q… Sauf à graviter régulièrement dans le système, on est vite perdu. Derrière cette accumulation de sigles se trouve une réalité qui se joue au niveau fédéral, à savoir le fait que les vingt-six cantons, dont les intérêts ne sont pas forcément les mêmes, sont impliqués dans le processus de mise en œuvre de la réforme. La CSFP a beau dialoguer énormément dans l’espoir de trouver un consensus, elle peine à trouver des positions communes et à formuler des recommandations, et la mise en œuvre de la réforme sera en fin de compte du ressort des cantons.
Cette armature fédérale joue un rôle dans le développement des métiers également, car avec l’évaluation qui a lieu tous les cinq ans, les cantons interviennent tôt dans les processus. Pour déceler les éventuels ajustements à réaliser, ils interrogent les services chargés de surveiller les apprentissages, les services de direction des examens et les écoles professionnelles. Ici encore, le but est de mettre rapidement au jour les différents besoins afin de formuler les attentes communes et de mettre en place des conditions générales s’appliquant à tous.
L’exemple de FUTUREMEM montre cependant que le succès n’est pas toujours immédiatement au rendez-vous. Karin Rüfenacht est revenue sur les principales leçons tirées du travail mené sur la réforme. La consultation réalisée dans les cantons a débouché sur l’établissement d’un rapport d’évaluation qui vient mettre tôt en lumière les points communs et les points d’achoppement des différents acteurs. On espère ainsi éviter du mieux que possible les surprises qui pourraient apparaître ultérieurement dans le processus de réforme.
Des lacunes persistent, mais les écoles doivent agir
Roland Vogel, responsable de la filière génie mécanique à l’école professionnelle de Winterthour, a présenté les conséquences de l’hétérogénéité des besoins – notamment pour les conditions de la mise en œuvre – dans une école professionnelle de grande taille. Il a également montré les questions qui se posent quand vient l’heure de transposer la réforme dans le quotidien d’une école.
Sa présentation a donné au public l’occasion de réfléchir à une vaste série de questions : quelles transformations sont à attendre pour les dotations horaires ? Comment créer des classes selon la logique des champs d’apprentissage ? De quels outils pédagogiques dispose-t-on ? Que se passe-t-il en troisième et en quatrième années d’apprentissage ? Comment réorganiser le système de notation et, surtout, à quoi ressemble désormais la procédure de qualification ?
Pour beaucoup de ces questions, il n’a pas été possible de donner une réponse définitive. Une transformation majeure est l’introduction des champs d’apprentissage, qui viennent remplacer les différentes matières. Le personnel enseignant, jusqu’à présent spécialisé dans des disciplines spécifiques, propose en effet aujourd’hui un enseignement bien plus vaste : « quasiment tous les sujets sont enseignés par quasiment tous les membres du personnel enseignant », l’a ainsi formulé Roland Vogel concernant l’école professionnelle de Winterthour. Et ces transformations ne sont pas que didactiques : elles touchent aussi à l’organisation même de l’école professionnelle.
La mise en œuvre de la réforme pose également la question des compétences des enseignants et enseignantes. En effet : si des spécialistes de certains domaines couvrent à l’avenir des champs d’apprentissage qui créent des ponts entre différentes matières et des situations professionnelles concrètes, alors c’est tout leur profil de compétences qui se retrouve ainsi transformé. Roland Vogel voit dans ce changement de profil certes un défi à relever, mais aussi une opportunité d’évolution, car en se familiarisant ainsi avec de nouvelles choses, les professeurs élargiront leurs connaissances techniques comme didactiques.
La première promotion concernée par la réforme a été lancée en août 2026. Nombreuses sont cependant les questions restant en suspens pour les années de formation ultérieures. Dans sa présentation, Roland Vogel a présenté les contenus des champs d’apprentissage sous forme de projets, les compétences opérationnelles à choisir obligatoirement, la procédure de qualification et la mise en place d’apprentissages plus courts comme autant de défis à relever pour les écoles. On peut y ajouter le travail en plus que devront fournir les professeurs aux fins de cette mise en œuvre.
Tout ne doit pas forcément changer tout de suite
Un certain soulagement a été apporté par la présentation de Jürg Eugster, lui aussi confronté à un grand nombre de questions restées sans réponses. Du point de vue du réseau des entreprises formatrices et des cours interentreprises, la réforme apparaît moins comme un grand saut à faire en avant que comme une transformation qui doit être réalisée pas à pas. L’intéressé a résumé son principal message par deux mots anglais : « calm down ».
De fait, les entreprises n’auront pas besoin de former des personnes complètement différentes du jour au lendemain. Elles savent très bien que la formation professionnelle évolue en continu et elles savent très bien aussi que la dernière réforme de grande ampleur des métiers MEM remonte à loin. Compte tenu du dynamisme qui caractérise les métiers techniques, les entreprises ont l’habitude d’intégrer en continu les changements survenant dans leur secteur dans la formation de leurs apprentis et apprenties. L’idée générale n’est donc pas de transformer tout en même temps au motif que la réforme FUTUREMEM doit être mise en œuvre.
Jürg Eugster préconise plutôt de prioriser les choses : les changements qui ne peuvent pas attendre en raison des nouvelles directives doivent être immédiatement mis en œuvre, et le reste pourra venir après. Un exemple tout simple est venu appuyer son conseil : les nouvelles certifications CIE notées doivent être établies dès maintenant, alors que le CIE à choisir en troisième année peut être défini ultérieurement.
Pour Jürg Eugster, le critère décisif n’est pas ce qui est écrit sur le papier, mais l’utilité pratique de la réforme. L’objectif premier, en effet, n’est pas de respecter chaque détail : c’est d’améliorer la formation initiale des jeunes. Il faut selon lui considérer les entreprises comme les clientes des autres lieux de formation. À la fin de sa présentation, l’homme a rappelé que les transformations n’avaient « pas lieu sur le papier, mais dans la pratique ».
Quand différentes perspectives s’affrontent
Modérée par Markus Maurer, la table ronde qui a clôturé la soirée a montré que les véritables enjeux de FUTUREMEM ne résidaient pas tant dans ses éléments pris isolément que dans leur imbrication : ce qui paraît évident dans les prescriptions sur les formations doit fonctionner dans les écoles professionnelles et les CIE, être porté par les entreprises et être concrètement mis en œuvre par les cantons, et il faut aussi que les différents acteurs trouvent un terrain d’entente.
Cette réalité s’est d’abord manifestée dans la question du consensus à trouver. Giancarlo Favi a rappelé que les personnes impliquées étaient nombreuses et ne défendaient pas forcément les mêmes intérêts. Un constat élargi au niveau cantonal par Karin Rüfenacht, qui a rappelé que les cantons étaient eux aussi contraints de trouver des positions communes alors même que la mise en œuvre se jouera individuellement au niveau de chaque canton. Un état de fait qui a une fois de plus montré que si le consensus est une condition sine qua non pour mettre sur pied une réforme disposant d’un vaste soutien, les différentes responsabilités exercées par chacun ne facilitent pas le chemin de la mise en œuvre.
La discussion a pour terminer laissé de côté le point de vue systémique pour s’intéresser à l’enseignement, sur l’exemple des champs d’apprentissage. Il ne s’agissait pas tant de poser une nouvelle fois la question des compétences attendues chez les professeurs de demain, mais de réfléchir à la façon dont on appréhende l’accent mis sur les compétences opérationnelles ainsi que la question de la transmission des savoirs par l’école. Giancarlo Favi a insisté sur le fait qu’il fallait partir des situations professionnelles concrètes et des compétences requises pour y faire face, ce à quoi Roland Vogel a répondu que les écoles professionnelles avaient aussi pour mission de systématiser et d’interconnecter les savoirs. Cela a montré la tension existant entre les différents lieux de formation, laquelle ne se limite d’ailleurs pas à FUTUREMEM : comment concilier le besoin de créer des formations davantage tournées vers l’exercice du métier et l’ambition de construire systématiquement des savoirs spécialisés ? La réforme vient ici déplacer les priorités, sans toutefois apporter de réponse définitive à la question posée.
Un autre sujet de discussion essentiel a été la question de la coopération entre les trois lieux d’apprentissage ainsi que les projets sur lesquels il est prévu de faire travailler. Ce qui compte ici n’est pas tant la pertinence fondamentale du travail réalisé sous forme de projet que celle de sa possible mise en œuvre dans les conditions qui sont celles des trois lieux de formation. Giancarlo Favi a évoqué les expériences réalisées dans le canton d’Argovie, où l’on travaille d’ores et déjà sur des projets de ce type. Les personnes apprenantes ne doivent pas obligatoirement y organiser et réaliser seules leurs projets : il peut aussi être judicieux de trouver des solutions en groupe. Leurs professeurs n’ont en outre pas à répondre eux-mêmes à toutes les questions techniques : ils peuvent assister les processus d’apprentissage des jeunes en tant que coachs.
Tout ceci a une fois de plus démontré ce que l’on entend quand on parle de « coopération vécue au quotidien » entre les différents lieux d’apprentissage : les entreprises, les écoles professionnelles et les cours interentreprise n’ont pas à assumer les mêmes tâches, mais ils doivent coordonner leur travail pour que les personnes formées puissent bénéficier d’un parcours de formation cohérent. Cela étant, personne ne doute que le chemin pour y parvenir sera long.
En résumé : on ne démarre pas une réforme en appuyant sur un bouton
Cela aura peut-être été le principal point d’accord de la soirée : le projet FUTUREMEM est loin d’être terminé. L’intervention de Giancarlo Favi a montré comment une idée convaincante sur le papier s’était transformée en processus de négociation qui s’est étalé sur plusieurs années. Celle de Karin Rüfenacht a rappelé le nombre d’étapes à franchir entre un projet de réforme initial et sa mise en œuvre sur le terrain. Roland Vogel a montré le travail qu’il reste à accomplir dans les écoles et le peu de ressources avec lequel il faut alors composer. Quant à Jürg Eugster, il a rappelé que les entreprises ne considéraient pas la réforme FUTUREMEM comme un projet abstrait, mais comme un ensemble de changements à apporter dans leur pratique formative.
FUTUREMEM est assurément un projet de réforme ambitieux, mais sa mise en œuvre révèle qu’il est pour cette même raison impossible de prévoir tous les détails pour pouvoir ensuite tranquillement démarrer la réforme en appuyant sur un bouton. La mise en œuvre doit commencer pendant que des travaux sont encore en cours à certains endroits. Bien sûr, la tentation est grande d’attendre le moment parfait pour se lancer : on aimerait que toutes les ressources pédagogiques soient en place, qu’il n’y ait plus aucune question à régler, que la coordination entre les lieux de formation soit parfaite et que le personnel enseignant soit fin prêt également. Mais la réalité est fort différente, et on n’échappera pas, on le sait, à certaines souffrances. Le principal, en définitive, est d’éviter que les apprenants et apprenantes en pâtissent.
La qualité de la réforme ne se mesurera donc pas uniquement à ce qui est noté dans les prescriptions sur les formations : FUTUREMEM pourra être considéré comme réussi si les écoles s’en sortent avec les nouveaux champs d’apprentissage, si la coopération entre les lieux de formation est réelle, si un soutien technique et didactique est apporté aux professeurs et si les personnes formées sont au bout du compte mieux préparées à leur futur métier.
La réforme parfaite n’existe pas. FUTUREMEM en est actuellement à un point de sa trajectoire où l’on devrait voir si, malgré les questions restées en suspens, une formation flexible et tournée vers l’avenir a pu émerger de l’idée de départ qui était complexe. L’appel au « calm down » formulé par Jürg Eugster est peut-être la meilleure conclusion à apporter à cette soirée : tout ne doit pas forcément être parfait tout de suite, mais il faut réussir à faire avancer les choses principales, main dans la main.
Citation
Degen, D. (2026). Futuremem : une réforme idéale à l’épreuve du réel. Transfer. Formation professionnelle dans la recherche et la pratique 11 (12).
